Foix, le 20 septembre 1914
Chère maman,

Je vous écris de la main gauche. J'ai reçu votre lettre ce matin. En passant à Toulouse, j'avais trouvé un Bordelais qui retournait chez lui. C'est lui qui a bien voulu porter un mot à Sainte Margueritte. Je commence a remuer les doigts de la main droite mais j'en ai pour six mois avant que mon bras puisse me rendre quelque service. L'autre jour, je suis tombé juste dessus, ce qui m'a valu l'épithète d'imbécile par le major !! Heureusement que mon plâtre est solide, sans quoi j'aurais fait de la salade !

Le major m'a dit l'autre jour que je pourrais aller chez moi avec mon plâtre, quand je voudrais. Il n'y a plus de pansement à me faire. Les deux plaies d'entrée et de sortie de la balle vont se cicatriser toutes seules. Il faudra juste un médecin pour m'enlever le bras du plâtre.

Je suis bien sûr que la campagne est finie pour moi. Ils m'ont bien amoché, les cochons. J'ai eu beaucoup de casque entre les mains et, quand j'ai été blessé, je n'ai pas pu en trouver. La seule chose qui me reste, c'est un couteau que j'ai pris à un prisonnier allemand à Maissin.

J'étais bien heureux de ne plus entendre le grand orchestre et de trouver un bon lit ! Ca vaut mieux que les tranchées pour ronfler ! Et qu'est-ce que je me mets dans l'estomac ! Ca change des rutabagas et du pain pourri.

Il a eu de la veine Louis. Un fantassin aurait été zigouillé d'ou avantage d'avoir un cheval qui fait le sacrifice de sa peau. Avez-vous des nouvelles de Paul et Louis Aurégan ? On peut faire la comparaison dans les hôpitaux et dans les trains de blessés. La cavalerie et l'artillerie n'ont que des pertes insignifiantes auprès de l'infanterie. Ce sont les pauvres pousse-cailloux qui se font casser la figure.

J'ai vu des endroits ou l'herbe et l'avoine étaient rouges sur de grands espaces. Une ligne de tirailleurs avait été à l'abattoir... Ce n'est pas gai de voir tomber des jeunes gens en pleine vitesse, qui sont ensanglantés et qui pleurent ou crient "Maman !". Les pauvres bougnoules criaient " Oh ! Ma Doué !" C'est la nuit que leurs cris et leurs râles étaient horribles. La plaine de Wagram dans l'Aiglon n'est rien auprès de ce que nous avons entendu à Maissin la nuit entière. J'avais des cauchemars les premières nuits que j'ai passé à l'hôpital car ma blessure me donnait un peu de fièvre. Tout ça me trottait dans la caboche. Il y a des scènes dont je me rappellerai toute ma vie.

Donnez-moi l'adresse de Louis et celle d'Auguste. J'ai appris sa blessure l'autre jour par un soldat de sa compagnie. Il ne pouvait plus parler et il a été amoché deux heures après moi au même village de Lenharrée, près de La Fère Champenoise. Il en est tombé du 19eme ce jour-là. Nous étions les derniers débris du régiment. Je connais des familles brestoises ou il y aura du deuil.

Dites-moi si vous êtes à Brest ou à Guillers et, dans une quinzaine de jours, je me mettrais en route pour Brest. Je vous enverrais une dépêche pour vous dire l'heure de l'arrivée du train. Je mettrais deux jours et deux nuits. Notre train de blessés avait mis quatre jours et quatre nuits pour arriver à Foix et des fourgons à bestiaux avec un peu de paille. Ceux qui étaient bien atteints avaient bien souffert.

Je vous envoie une copie de mon diagnostic au registre des blessés. Gardez-le, il pourra servir.

Embrassez Gabrielle et ses deux petits lapins (futurs pioupious), Marie Thérèse et, pour vous, mes meilleurs baisers.
Répondez moi vite, on s'embète sans nouvelles.
Bonne poignée de main à Fernand. En haut de sa pyramide, il doit se barber.
Gardez moi la carte que le major vous a envoyé.

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Je remercie l'association " Bretagne 14-18 " de m'avoir autorisé à publier cette lettre parue dans leur bulletin trimestriel n° 74.