20 janvier 2015

JACQUES MEYER - Avec le 329e RI sur la butte de Tahure

Jacques Meyer, lieutenant au 329e régiment d'infanterie, a écrit deux livres sur ses souvenirs de sa participation à la grande guerre. " La biffe " paru en 1928 et " La guerre, mon vieux " paru en 1932. Il est aussi l'auteur avec André Ducasse et Gabriel Perreux du livre " Vie et mort des français 1914-1918".Dans l'un de ces ouvrages, il fait une saissisante description du secteur de Tahure en septembre 1915 tel que l'on vu les soldats du 19e régiment d'infanterie. En effet, son régiment faisait partie de la 53e DI qui suivait la 22e DI.

En voici un extrait :

Les boyaux devant Perlhes-les-Hurlus.

Ils sont de moins en moins hauts, de moins en moins larges, de moins en moins propres, de moins en moins secs.
Des détours et des coudes brusques. Des routes franchissent le boyau par des ponts en planches renforcées de terre, des pistes le rejoignent en pente douce. Quelques éclatements, çà et là, ont éboulé les parapets taillés à arêtes vives dans la marne. Un cheval crevé est tombé en travers du boyau, et l'obstrue. Plus loin, il se fait souterrain pour quelques mètres, et les flaques qui n'ont pu sécher le transforment en véritable lac.
De vieux équipements, des armes hors d'usage parsèment le sol; des ordures aussi, sans nombre. Un isolé entre deux gendarmes. Le premier mort, à peine entrevu, pâle figure de cire, allonge sur le parapet des membres raidis. Une ouverture béante et noire, avec des marches qui conduisent on ne sait où, et tout près, un tas de pansements, jaunes et rouges de sang et de pus, exhale une odeur infecte : un poste de secours. En se haussant par-dessus le parapet, on a des échappées sur un paysage désolé, des lignes blanches sur fond grisâtre qui sont d'autres boyaux, des arbres édentés avec des branchages sans feuilles.
Soudain, le boyau se termine, c'est la sortie au grand jour, c'est Perthes-les-Hurlus une grande route blanche et boueuse, comme elles sont toutes par ici; ses talus, où se dressent encore quelques rares pans de mur, sont des tranchées abandonnées ; d'immenses cratères, à intervalles irréguliers, la bordent, la rongent et la coupent en tronçons inégaux : les entonnoirs.
Et tout cela c'est l'ancienne première ligne boche conquise le 25 septembre, il y a deux jours de cela, il y a un siècle plutôt, car déjà se dessèchent les morts épars et abandonnés, et la vie a repris en dehors et au-dessus d'eux: des corvées de ravitaillement, en file indienne, s'affairent sur la route dangereuse, ou se groupent près d'immenses tonneaux d'eau potable en vrac sur le talus, et les éclatements des fusants boches ponctuent le tout, indistinctement, de leurs panaches clairs ou bruns.
Les réserves dans les carrières de la route de Souain à Tahure.
Des bouquets d'arbres, en bordure de ce qui fut une route départementale, les tronçons d'une voie de Decauville, et, dans deux cirques naturels au pied d'une pente blanchâtre et continue, une agitation insolite. Ce sont les fameuses carrières où les postes de commandement des brigades et les postes de secours de nos régiments voisinent avec des éléments du Corps d'Armée de gauche, des Bretons des 19e et 116e régiments d'infanterie.
La pente elle-même est creusée sur toute son étendue, ruche aux alvéoles insolites, d'une infinité de niches occupées par les hommes des compagnies de réserve. Des groupes de cavaliers, avec leurs chevaux, de ceux-là qu'on amassés par divisions entières pour le cas d'une percée, jettent la note étincelante et imprévue des aciers et des cuivres dans ce paysage tout de grisaille. Et sans arrêt, au poste de secours, tapi comme dans le bas d'une falaise, continuent à affluer un à un, particules douloureuses et meurtries se détachant du champ de bataille, invisible là-haut sur la butte, les blessés pitoyables et sanglants : un, entr'autres, que je ne puis chasser de mon souvenir, pâle à défaillir, et soutenant de son bras intact une main mutilée, qui n'est plus qu'une masse horrible et méconnaissable de chair et de sang...

Sur la butte de Tahure (28 septembre).

D'abord, un passage facile, tant que nous gravissons la pente, et que se rapprochent fumée et tonnerre.
Et puis la pente s'adoucit, un dernier talus, celui de la route de Somme-Py, où, hier, un obus a éclaté qui a tué cinq officiers de l'état-major du régiment : le colonel, son capitaine-adjoint, un commandant, le porte-drapeau, le capitaine mitrailleur, et mis le drapeau en miettes.
Comme le nageur, avant de plonger, il faut, au moment d'aborder le redoutable inconnu, faire une longue aspiration d'énergie. A quinze cents ou deux mille mètres, une ligne sombre de bois ferme l'horizon. Jusque là-bas, la plaine, barrée et comme mouchetée, tachetée de panaches de toutes les couleurs, formant à la fois sur le sol et dans le ciel des alignements presque impeccables, des quinconces presque réguliers...
Quelque part est la ligne - s'il est possible qu'il y ait là même une apparence de ligne, que nous devons renforcer. Et déjà, courbant le dos, baissant la tête, nous filons en une course éperdue, tombant dans un trou d'obus, trébuchant sur un cadavre bleu, assourdis, secoués par le vacarme des explosions à droite, à gauche, en avant, en arrière, couverts de terre et de suie, et gardant pourtant une conscience anormalement grossie et distincte de détails infimes et presque grotesques, le fil téléphonique traînant à terre, une courroie de mon sac qui s'est rompue et que je dois retenir de la main, et arrivant finalement, intact au sortir de cet enfer, « à la ligne », c'est à dire à quelques trous vaguement alignés; par endroits, deux ou trois de ces trous réunis forment une sorte de fosse avec, au fond, des formes bleues recroquevillées, immobiles, des sacs, quelques boîtes de singe... Je voudrais me rendre compte de l'étendue de la ligne, mais des jurons énergiques, jaillissant du fond des trous, m'obligent à plonger dans l'un d'eux qu'occupent seulement deux poilus.
Ils m'expliquent qu'il est absolument impossible de circuler ici en plein jour, même de trou à trou, sans se faire saluer par les mitrailleuses du bois de droite, et même sans faire arroser le secteur de quelques percutants. J'essaie donc, pour faire ma liaison avec nos prédécesseurs, de faire passer un bout de papier jusqu'à leur chef. Du trou voisin, un poilu, interpellé à mi-voix, sort un bras prudent, et mon papier me revient au bout d'une demi-heure, avec un accusé de réception du sergent-major qui commande la 22e, les quatre officiers et l'adjudant ayant été tués ou blessés la veille au soir, avec deux bons tiers des « bonhommes », à l'attaque de la tranchée de la Vistule.
Journée lente, lourde, terrible de monotonie et d'appréhensions. Le soleil de midi tape ferme et accentue encore la torpeur.
Des moments de sommeil, j'ignore de quelle durée. Mes deux compagnons et moi nous mangeons, à même la boîte, prise sur un mort, un peu de singe desséché. De temps en temps, je glisse un coup d'oeil au dessus du parapet, et ne vois toujours devant moi que la masse vert sombre des bois que tiennent les Boches et les lignes inclinées du terrain qui descendent vers le ravin où se cache le village de Tahure.
C'est bien çà la guerre : du silence coupé de sonorités brutales ; pas trace de vie : les seules fermes visibles à l'horizon sont des fermes inertes. Dans l'après-midi, un mot du sergent-major « Est-il vrai qu'on attaque à 4 heures ? »
Qui expliquera jamais l'origine d'un tuyau « éclos en plein isolement, alors que pas un agent de liaison ne peut parvenir jusqu'ici », et qui s'est propagé tout le long de la ligne, malgré la distance qui sépare chaque trou du voisin. Je réponds que j'ignore tout et n'ai d'ailleurs reçu aucun ordre.
Et je n'en entends plus parler. Plus tard, un avion a bourdonné sur nos têtes. Un trait brillant qui part de l'avion, une fumée qui le suit, sans doute un signal pour l'artillerie. Et, en effet, quelques minutes après, le bombardement commence, manifestement dirigé contre nous : les premiers obus éclatent en avant ou en arrière, ou bien trop à gauche ou à droite, mais déjà ils n'ont plus ce vrombissement particulier des gros obus en cours de route qui passent très haut sur les têtes avec un halètement rauque de locomotive ; non, c'est le sifflement du projectile à bout de course, dont la trajectoire descend, rapide, vers le sol; et puis, tout de suite après, c'est le fracas déchirant de l'explosion, et la fumée suffocante et lourde qui rampe longtemps sur le sol.
Et le tir se fait plus précis, les éclatements plus proches; ça y est, nous sommes en plein dans la fourchette. Pendant une heure nous avons été « sonnés », bien vite étourdis, engourdis par ce bruit et ces odeurs de poudre et de soufre : et, comme mes deux « bonhommes » étendus, l'un à plat ventre avec son sac sur la tête, et l'autre enseveli dans sa toile de tente pour ne plus rien voir et entendre le moins possible, j'étais moins qu'un être humain, plutôt un pauvre animal qui se cache, pour être oublié par le destin mauvais, mais meurtri brutalement en pleine chair, en pleines entrailles par chaque éclatement proche, dont le sol transmet les ondes en autant de vibrations douloureuses...
Nous sommes relevés dans la nuit du 30 par le 51e régiment d'infanterie, et nous redescendons pour quelques jours, afin de nous reformer plus que nous reposer, au bois des Caissons, en bordure de la Voie Romaine, derrière Perthes.

Source : l'excellent site du Chtimiste => http://chtimiste.com/batailles1418/divers/journalmarche329.htm ou vous pouvez lire la suite.

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