04 juillet 2010

A LA CONQUETE D'UNE TRANCHEE

Trouvé dans le journal "La croix des Côtes du Nord", cet article reproduit le courrier d'un sergent du 19e régiment d'infanterie à ses parents. Cette lettre relate les événements du 8 février 1915 que j'évoque dans l'article du 27 février 2010 "La guerre des mines".

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A LA CONQUÊTE D'UNE TRANCHÉE
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Millencourt, le 13 février 1915

      Chers parents

J'étais arrêté dans ma dernière lettre du 6 février. La journée avait été calme et le temps relativement beau. Nous étions en première ligne depuis la veille au soir et nos tranchées étaient à 40 mètres des allemands. Comme d'habitude, quelques coups de feu avaient été échangés dans la journée.
Depuis près de trois semaines, le génie français préparait des puits de mines pour enlever une tranchée allemande en avant de nous. De leur coté, les allemands faisaient la même chose. Le dimanche, nous devions opérer.
Or, le samedi soir, à onze heures une détonation formidable retentit. C'était les allemands qui venait de faire exploser notre tranchée occupée par la 8e compagnie. Panique générale. La section de la 8e qui tenait la tranchée saute en l'air et le reste revient en arrière pendant que les allemands prennent notre place. Des coups de feu sont échangés sur toute la ligne. Notre artillerie donne pendant quelques minutes, puis le silence se rétablit. La 8e compagnie est obligée de se replier un peu en arrière.
Le lendemain matin, on se rendit compte de la situation. Les soldats du génie qui creusaient un puit de mine aidés par vingt soldats du bataillon étaient ensevelis sous les décombres. Quand à ceux qui avaient sautés, ils étaient indemnes. L'explosion avait soulevé trois tas de terre d'environ six mètres de haut et de huit à dix mètres de large. C'est à ne pas y croire que de voir un amas semblable produit par la mélinite. C'est effrayant.
Le dimanche matin arrive. Temps superbe, soleil radieux. Excellent déjeuner servi sur une table improvisée composée d'une planche reposant sur deux seaux. Nous finissons à peine de dîner que le capitaine nous avertit que nous allons attaquer dans quelques heures. C'est plutôt mauvais comme dispositif. Le général de division avait donné ordre à la compagnie qui avait perdu la tranchée de la reprendre coûte que coûte. Ma compagnie devait marcher comme renfort si la 8e échouait. Alors tous nous nous préparons, nous mettons de coté les papiers personnels important que nous laissons dans notre sac en cas de retour. Ce n'est pas gai. Nous étions tous là, baïonnette au canon, attendant l'heure de l'assaut.
A quatre heures, notre artillerie, pendant quelques minutes, fait donner toutes ses batteries de 75, 105 et 120 sur La Boisselle. C'est un vacarme effroyable. Au bout d'un quart d'heure, une section de la 8e compagnie part sans faire de bruit, dans le boyau conduisant au bas de la butte de terre soulevée par la mine et derrière laquelle s'établissent les allemands. Arrivés au pied de la levée de décombres, la section pousse un cri: En avant ! A la baïonnette ! et gravit le tas de terre. Une cinquantaine d'homme du génie allemand travaillent derrière la butte. Ils sont tous passés par les armes, et la section, revenant en arrière, s'établit un abri sous le feu. Aidée par les trois autres sections, elle établit une sorte de tranchée.
Pendant cet assaut, ma compagnie avait gardé sa position et attendait pour intervenir. Point ne fut besoin. Nous essuyâmes simplement le feu de l'artillerie allemande. Plusieurs marmites nous envoyèrent de la terre sur nos képis. Trois de mes hommes furent blessés par balles en levant leur tête au-dessus de la tranchée.
Le soir, à huit heures, ma compagnie remplace la 8e sur l'emplacement pris d'assaut. C'est ma section qui prend la position. Toute la nuit, nous nous y sommes fortifiés et, craignant une contre-attaque, nous étions sur nos gardes. Mais ces messieurs n'osèrent pas s'y frotter.
J'avais auprès de moi un soldat mort à l'attaque et le mardi à cinq heures du matin, je prends deux hommes avec une pelle et une pioche, puis ,nous creusons une fosse. Je fais fouiller le mort: c'est un nommé R......... de H...... Quand la fosse est faite, nous le mettons dedans, puis je réunis six hommes et, à genoux, tête découverte, je récite le "de profundis" que mes hommes répondent. Je vous assure que c'était un spectacle bien impressionnant de nature à toucher même les plus indifférents. Nous recouvrons de terre noire l'infortuné camarade, puis je plante une croix faite par moi sur le sommet de sa tombe. J'y avais mis cette inscription:
Ici repose H.............. R............. du 19e d'infanterie, mort au champ d'honneur. Prions pour lui.
Dans la matinée, j'ai enterré deux autres soldats tués la veille et à chacun, nous fîmes le même cérémonial.
Que de réflexions salutaires donnent de tels spectacles !
Nous avons occupé cette position toute la journée et nous nous sommes fortifiés sérieusement. Le lendemain, nous sommes partis en deuxième ligne et avons pu nous reposer un peu la nuit.
Le mardi soir, nous étions relevés et nous sommes à Millencourt pour six jours. Quelle réjouissance de pouvoir se refaire un peu !

 

R. P.......... Sergent au 19e d'infanterie